Ceux qui partent – Jeanne Benameur

La marque littéraire du XXIe siècle est la phrase nominale. Le premier paragraphe du dernier roman de Jeanne Benameur en contient deux :

« Ils prennent la pose, père et fille, sur le pont du grand paquebot qui vient d’accoster. Tout autour d’eux, une agitation fébrile. On rassemble sacs, ballots, valises. Toutes les vies empaquetées dans si peu.« 

La phrase nominale a de multiples attraits. Elle apporte la légèreté, la rapidité. Elle est du domaine de la sensation davantage que de la perception. La sensation n’a pas de verbe. La perception en revanche est verbale. Ce que je perçois je peux le dire, je le vois, je le touche, je l’entends. Ce que je ressens je ne puis parfaitement l’exprimer, je l’esquisse…

Alors, ça donne « tout autour d’eux, une agitation fébrile. » C’est « visuel » puisqu’il n’y a pas de verbe. C’est immersif. Car soyons francs, la langue construite n’est pas visuelle, elle n’est pas immersive.

Dire « tout autour d’eux, il y a une agitation fébrile », « tout autour d’eux, on voit une agitation fébrile », on ne sait pas trop, ça fait, comment dire… Il faudrait peut-être réfléchir à un chamboulement des mots : « Autour d’eux se devine l’agitation fébrile. » Mais c’est plat, et on est dans le premier paragraphe. Qu’est-ce que le premier paragraphe d’un roman ? C’est le ton. C’est le premier sourire de l’interaction sociale entre le lecteur-appât et l’écrivain-refourgueur. La phrase nominale, c’est l’habileté sociale de l’écrivain qui l’utilise de façon plus ou moins fréquente comme rappel, mais surtout en ouverture.

Parce que la phrase nominale, c’est la didascalie scénaristique qui ne s’embarrasse pas de « faire de la littérature ». C’est l’attendu social entre gens d’ici et maintenant. Le lecteur est rassuré, oui, c’est bien de la littérature. On a des flashs. C’est ça la phrase nominale, c’est des flashs, on voit la scène, comme au cinéma, c’est fort. C’est l’économie de moyen pour l’efficacité du résultat. D’ailleurs, il en faut, c’est comme ça, regarde, tous les romans commencent par au moins une phrase nominale dans leur première page, ça et la petite phrase contraste pour que le lecteur soit rassuré : l’auteur a du métier, il a le tour de main… Une fois que le signe a été envoyé d’ailleurs, il n’y a plus trop besoin d’en remettre des couches et Jeanne Benameur, après le feu d’artifice du 1er paragraphe (une phrase sur deux est nominale) se dispense globalement des phrases nominales dans les pages suivantes. Oui, la phrase nominale est bien un tic social, vous savez, comme celui comme, lors d’une soirée celui qui écarquille les yeux en parlant, pour donner plus d’intensité au propos…

La phrase nominale, c’est pareil : elle est le signe de la pensée vive, de la légèreté moderne. Oui, oui, moderne, c’est quand même moderne. D’ailleurs, trouvez-en chez Flaubert des phrases nominale. Il n’y a en pas. Si Flaubert ne le faisait pas alors le faire c’est moderne. Ça se tient.

Pas une seule phrase nominale dans tout Flaubert. Mieux encore, Flaubert était fervent adepte du contraire de la phrase nominale. Qu’est-ce que le contraire de la phrase nominale ? C’est la phrase en être ou avoir.

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